Dès l’Antiquité tardive, les relations de la philosophie païenne et de la théologie chrétienne se sont placées sous le signe de la concurrence: l’épisode, cher à Augustin, du vol de l’or des Égyptiens lors de la fuite d’Égypte est l’emblème de l’histoire des relations entre philosophes et chrétiens: chacun a par le vol, plutôt que par la force, voulu persuader le monde qu’en prenant à l’autre ce qui était à lui, il ne faisait que reprendre son propre bien.
Comme on le verra, Alain de Libera défend donc ici une idée claire: l’histoire de la pensée philosophique et théologique du Moyen Age appartient à une histoire qui reste largement à écrire, celle des états de la raison, qui inclut celle des rationalités religieuses. Il s’agit essentiellement pour lui (contre certaine tradition historiographique) de rappeler la dimension rationnelle – ce qui ne veut pas dire « rationaliste » – des théologies médiévales, de comprendre le travail intellectuel du théologien sous le toit de l’Église, les limites qu’il se donne. Il s’agit enfin de montrer comment s’est défini simultanément le métier de philosophe dans une institution nouvelle, l’Université, et comment la contradiction qui l’animait, autant qu’elle le minait, l’a fait se redéfinir à l’extérieur, dans un premier mouvement de déprofessionnalisation.
La thèse centrale de cet essai est que les grands choix du Moyen Age ne « passent » pas entre foi et raison, théologie et philosophie comme telles ni même entre la théologie révélée et une philosophie tout entière absorbée dans ce que Gilson appelle théologie « naturelle ».