Transit : un mot à faire planer quand on est à Kennedy Airport en transit pour Tokyo ; un mot à désespérer de tout quand on vit à Blanchard, cité de transit normande d'où les habitants ne décollent jamais. Parqués dans les banlieues de banlieues, en bordure de décharges, leur vie oscille entre la permanence et le transitoire : permanence des logements provisoires, des boulots intermittents, des amours passagères, des budgets précaires. Déstabilisés par ce temporaire qui s'éternise, mieux habitués à survivre qu'à vivre, ils ont, aux yeux des autres, un comportement déconcertant, agressif : mauvais payeurs, ils se lancent dans des dépenses inconsidérées ; mauvais coucheurs, ils se querellent avec leurs voisins ; mauvais pauvres, ils bataillent contre les administrations censées les aider. Or, cette attitude a sa logique, parfaitement appropriée aux paradoxes de la situation, cet univers insoumis obéit à une discipline personnelle et collective qui règle la vie économique et sociale, ce monde apparemment bête et méchant connaît une solidarité qui fait tant défaut aux "nouveaux pauvres" murés dans l'isolement. C'est ce que nous montrent Jean-François Laé et Numa Murard, en nous livrant des instantanés de scènes prises sur le vif dont ils restituent le contexte grâce à des commentaires sans pédantisme ni sécheresse statistique, sans discours moralisateur ni prosélytisme militant. Les visages et le paysage de la pauvreté y retrouvent leur vérité. Mieux, leur parenté avec l'ensemble d'une société qui les marginalise en même temps qu'elle veut les intégrer.